Morija(espace)
Des acteurs engagés

Avril 2012
Témoignage de Dominique Hügli

Chirurgien orthopédiste pratiquant dans une clinique genevoise, Dominique Hügli est l'une des chevilles ouvrières du projet Bloc opératoire du CHK de Kaya au Burkina Faso. Depuis l'inauguration du bloc en 2010, il réalise des missions courtes plusieurs fois par an.
En février 2012, il était à Kaya pour la 6ème mission de chirurgie orthopédique. Il nous partage son expérience:

Les missions chirurgicales au bloc opératoire de Kaya se succèdent depuis fin 2009, et nous avons pu opérer à ce jour 170 patients, avec succès dans la plupart des cas. C’est un travail d’'équipe, regroupant ici, trois fois par an et pour quinze jours, deux chirurgiens orthopédistes, un anesthésiste, un instrumentiste, chef de bloc opératoire, et une infirmière. Sur place, nous avons le concours d’'un chirurgien burkinabè, d’'infirmières, d’'assistants instrumentistes et anesthésistes, de kinésithérapeutes et autres aides, que nous nous attachons à former progressivement.

Les patients qui nous attendent à chacune de nos arrivées (environ 80 !) sont bien différents de ceux que je vois à mon cabinet à Genève : il s'’agit souvent de graves infections osseuses, de déformations impressionnantes des membres dues à des problèmes de croissance, de pieds bots, de séquelles d’'accidents non ou mal traités. Dans la région nord-est du Burkina Faso, où se situe Kaya, il n’'y a jamais eu d’'accès à la chirurgie orthopédique. Les problèmes congénitaux ou ceux liés à la croissance n'’ont jamais trouvé d'’interlocuteurs médicaux jusqu'’ici pour une population de près d’'un million d'’habitants. Les accidents sont traités par les tradipraticiens, sans doute souvent avec succès… mais  nous en voyons malheureusement les échecs !

Les opérations que nous faisons permettent souvent de transformer la vie de ces patients, et il n’'y a pas plus belle récompense pour nous que de voir un patient nous quitter après des mois de traitement, sinon guéri, du moins très amélioré par rapport à sa vie antérieure. Cette émotion que nous ressentons est sans doute due au succès du traitement, mais aussi aux liens qui se créent tout au long du traitement : certains patients restent un an et même plus au Centre de rééducation !

Pour illustrer ce propos, j’'ai choisi de vous raconter l'’histoire de Rasmata : elle est au Centre avec sa mère depuis quelques jours lorsque j’'arrive en automne 2009. Cette première mission est consacrée uniquement à l’'installation du bloc opératoire, à la mise en place du matériel, rien n'’est fonctionnel. Cette ravissante jeune fille de 12 ans a le regard clair et fier mais elle souffre d’'un handicap majeur : son genou gauche est bloqué à l'’angle droit et barré d’'une plaie purulente. Elle se déplace en sautillant sur sa jambe valide à l’'aide d’'un grand bâton, aucune possibilité de s’'appuyer sur cette jambe malade. Sa triste histoire commence 5 ans auparavant : à l’âge de 7 ans elle remarque une petite lésion cutanée de son genou gauche, comme un petit furoncle, qui s'’étend, puis devient peu à peu, en l’'absence de tout traitement efficace, une ulcération profonde, énorme avec infection de l’'os et des tissus autour du genou, provoquant d’'irrémédiables déformations et rétractions : l'’ulcère de Buruli. Je n’'ose penser aux souffrances que cette pauvre petite fille a endurées. Un ou deux ans plus tard, elle est opérée dans le cadre d’'une mission française. Des greffes cutanées permettent de recouvrir une partie des plaies du genou, mais l'’infection osseuse n'’est pas guérie, et le pus coule toujours. Lors de notre première rencontre nous n’'avons que remplacé le bâton par des cannes anglaises !

Son traitement commence lors de la première mission chirurgicale de janvier 2010. Le bilan radiologique révèle une grave ostéomyélite de tout le genou. Je l’'opère une première fois pour enlever l’'os infecté, ce qui raccourcit malheureusement la jambe, et pour fixer le genou aussi étendu que possible. L'’angle de 1100 que dessine la jambe, passe à 600, les rétractions des tissus mous à l’'arrière du genou sont telles que je ne peux faire mieux. Le genou est maintenu par un fixateur externe (assemblage de broches trans-osseuses et de barres externes qui permettent la stabilité puis la consolidation osseuse). Je rentre en Suisse après deux semaines de mission, très inquiet pour l’'avenir de sa jambe... je me demande même si je n’'aurais pas dû l’'amputer !

Notre médecin Roch Kafando et notre infirmière Florentine s’'activent avec succès en notre absence pour les soins de plaie et l’'anitibiothérapie. Lorsque je la revois en juin 2010, l’'optimisme revient. La cicatrice est « presque » propre, l’'écoulement de pus est minime, et je peux la réopérer pour enlever encore quelques rares foyers d’'os encore infecté, et fixer le genou en rectitude. La déformation est vaincue mais nous avons dû raccourcir encore la jambe de quelques centimètres! Retour en Suisse à nouveau avec quelques angoisses… Je reçois par mail des nouvelles tous les mois, avec les photos des radiographies : la consolidation est progressivement acquise, la plaie cicatrise complètement, signe que nous avons vaincu l’infection présente depuis 5 ans !

Pendant la mission de novembre, nous lui avons confectionné un appareil de marche (soulier rehaussé de presque 20 cm) avec lequel elle fait péniblement ses premiers pas, elle qui a grandi dès l’âge de 7 ans sans marcher sur cette jambe. Mais elle ne peut définitivement plus plier son genou …

Sa rééducation à la marche dure 3 mois au Centre, elle habite loin et ne peut encore rentrer dans son village. Lorsque nous arrivons pour une nouvelle mission en mars 2011, elle nous attend et nous accueille en marchant fièrement avec son appareil, sans canne. C’est maintenant une jeune fille épanouie de 13 ans, dont l'’hospitalisation aura duré 17 mois!

Cette image de Rasmata rayonnante, encadrée par deux amies, elles aussi opérées lors des missions précédentes, provoque en moi, encore aujourd’hui, une vive émotion!

Dominique Hügli


 


   Dominique Hügli

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rasmata en 2009

 

 

 

 

 

 

 


 Rasmata avec ses amies en 2011


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